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Sécurité informatique

Les agents IA, un terreau fertile aux cybermenaces

Autonomes, adaptatifs et interconnectĂ©s, les systèmes d’IA agentique sont Ă  la fois un facteur de productivitĂ© et un multiplicateur de risques cyber. Pour sĂ©curiser leur activitĂ©, les approches traditionnelles de sĂ©curitĂ© pourraient ne pas suffire.

Les entreprises utiliseront sans aucun doute l’IA agentique pour un nombre croissant de workflows et de processus, notamment dans le dĂ©veloppement logiciel, le support client, ou dans l’Ă©volution de la robotisation des processus (RPA) et l’assistance aux employĂ©s. Sauf que ces dĂ©ploiements annoncĂ©s soulèvent bien des questions pour les RSSI et leurs Ă©quipes : quels sont les risques de cybersĂ©curitĂ© liĂ©s Ă  l’IA agentique ? Quels efforts supplĂ©mentaires mettre en oeuvre pour concrĂ©tiser les ambitions de leur organisation en matière d’IA agentique ?

Dans un rapport de 2024 analysant la façon dont les acteurs malveillants pourraient exploiter l’IA en 2025, Cisco Talos souligne que les systèmes et modèles d’IA capables d’agir de manière autonome pour atteindre leurs objectifs sans intervention humaine pourraient mettre en pĂ©ril les organisations qui ne sont ni prĂ©parĂ©es ni Ă©quipĂ©es pour gĂ©rer les systèmes agentiques et leurs compromissions Ă©ventuelles.

« Ă€ mesure que les systèmes agentiques s’intègrent de plus en plus Ă  des services et des fournisseurs divers, les risques d’exploitation ou de vulnĂ©rabilitĂ© se multiplient, Ă©crivent les auteurs du rapport. Les systèmes agentiques peuvent Ă©galement ĂŞtre capables de mener des attaques en plusieurs Ă©tapes, de trouver des moyens crĂ©atifs d’accĂ©der Ă  des systèmes de donnĂ©es Ă  accès restreints, d’enchaĂ®ner des actions apparemment anodines pour bâtir des sĂ©quences dangereuses ou d’apprendre Ă  Ă©chapper Ă  la dĂ©tection des services de dĂ©fense des rĂ©seaux et systèmes. »

Nouvelle catégorie de risques cyber

Il est clair que l’IA agentique constituera un dĂ©fi majeur pour les Ă©quipes de cybersĂ©curitĂ© et que les RSSI doivent prendre part au dĂ©bat concernant cette technologie, Ă  mesure que leurs organisations l’adoptent. C’est d’autant plus vrai que de nombreuses entreprises se sont lancĂ©es dans les dĂ©clinaisons de l’IA sans vraiment se soucier de renforcer leurs systèmes.

Alors que les entreprises adoptent l’IA agentique pour amĂ©liorer leur efficacitĂ©, leur prise de dĂ©cision et leur automatisation, « elles doivent Ă©galement faire face Ă  une nouvelle catĂ©gorie de risques cyber, explique Sean Joyce, responsable de la cybersĂ©curitĂ© et de la confidentialitĂ© au sein du cabinet de conseil PwC. Contrairement aux modèles d’IA traditionnels qui rĂ©pondent Ă  des sollicitations directes, ces systèmes peuvent agir de manière autonome pour atteindre des objectifs gĂ©nĂ©raux, prendre des dĂ©cisions, interagir avec d’autres systèmes et adapter leur comportement au fil du temps. » Pour les RSSI, « comprendre et attĂ©nuer ces risques Ă©mergents est essentiel pour favoriser une adoption sĂ»re et responsable de l’IA », souligne Sean Joyce.

Voici quelques-uns des principaux enjeux et risques impliqués.

1 Manque de visibilité et essor du shadow IA

Les RSSI n’aiment pas travailler dans le brouillard, et c’est l’un des risques liĂ©s Ă  l’IA agentique. Elle peut ĂŞtre dĂ©ployĂ©e de manière autonome par des Ă©quipes, voire des utilisateurs individuels, via diverses applications, sans supervision adĂ©quate des services IT et cyber. Cela crĂ©e des « agents d’IA fantĂ´mes » qui peuvent fonctionner sans contrĂ´les basiques, tels que l’authentification, ce qui rend difficile le suivi de leurs actions et de leur comportement. Cela peut entraĂ®ner des risques de sĂ©curitĂ© importants, car des agents invisibles peuvent introduire des vulnĂ©rabilitĂ©s.

« Le manque de visibilitĂ© engendre plusieurs risques pour les organisations, notamment des risques de sĂ©curitĂ©, des problèmes de gouvernance/conformitĂ©, des risques opĂ©rationnels et un manque de transparence, qui peut entraĂ®ner une perte de confiance des employĂ©s, des fournisseurs, etc., et freiner l’adoption de l’IA », explique Reena Richtermeyer, associĂ©e chez CM Law, qui reprĂ©sente des dĂ©veloppeurs d’IA ainsi que de grandes entreprises et entitĂ©s gouvernementales mettant en oeuvre l’IA.

« Le principal problème que nous constatons est vĂ©ritablement le manque de visibilitĂ© », souligne Wyatt Mayham, consultant en IA au sein du cabinet de conseil Northwest AI. L’IA agentique dĂ©bute souvent en pĂ©riphĂ©rie du rĂ©seau, lorsque des utilisateurs configurent ChatGPT et d’autres outils pour automatiser certaines tâches, explique-t-il. « Et ces agents ne sont ni approuvĂ©s, ni contrĂ´lĂ©s par la DSI, ce qui signifie qu’ils ne sont ni enregistrĂ©s, ni versionnĂ©s, ni gouvernĂ©s », prĂ©cise le consultant. Les RSSI sont habituĂ©s aux logiciels SaaS dĂ©ployĂ©s sans approbation ; ils doivent dĂ©sormais composer avec le Shadow IA

« Les organisations ignorent souvent oĂą ces systèmes sont implĂ©mentĂ©s, qui les utilise et leur degrĂ© d’autonomie, explique Pablo Riboldi, RSSI chez BairesDev, une sociĂ©tĂ© de dĂ©veloppement logiciel nearshore. Il en rĂ©sulte un problème majeur de shadow IT, car les Ă©quipes de sĂ©curitĂ© peuvent ignorer les agents qui prennent des dĂ©cisions en temps rĂ©el ou accèdent Ă  des systèmes sensibles sans contrĂ´le centralisĂ©. »

2 Davantage d’autonomie signifie davantage de risques

L’IA agentique permet de laisser la technologie prendre des dĂ©cisions et agir sans supervision humaine. Ce qui se traduit aussi par des risques cyber. « Les systèmes d’IA agentique sont axĂ©s sur les objectifs, explique Sean Joyce. Lorsque ceux-ci sont mal dĂ©finis ou ambigus, les agents peuvent agir de manière non conforme aux normes de sĂ©curitĂ© ou d’Ă©thique de l’entreprise. »

Par exemple, si un agent reçoit l’ordre de rĂ©duire le « bruit » dans le centre des opĂ©rations de sĂ©curitĂ©, il risque d’interprĂ©ter cela de manière trop littĂ©rale et de supprimer des alertes valides dans le but de rationaliser les opĂ©rations, laissant l’organisation aveugle lors d’une intrusion, souligne l’expert de PwC.

Les systèmes d’IA agentique Ă©tant conçus pour agir de manière indĂ©pendante, sans gouvernance solide, cette autonomie peut rapidement devenir un handicap, ajoute Pablo Riboldi. « Un agent apparemment inoffensif recevant des instructions vagues ou mal dĂ©finies peut outrepasser ses limites, lancer des workflows, altĂ©rer des donnĂ©es ou interagir avec des systèmes critiques de manière imprĂ©vue », Ă©numère le RSSI.

Dans un environnement d’IA agentique, « on rencontre beaucoup d’actions effectuĂ©es de façon autonome, sans supervision », explique Wyatt Mayham. « Contrairement Ă  l’automatisation traditionnelle, les agents font des choix qui peuvent impliquer de cliquer sur des liens, d’envoyer des e-mails ou de dĂ©clencher des workflows. Tout cela repose sur un raisonnement probabiliste. Lorsque ces choix sont erronĂ©s, il est difficile d’en dĂ©terminer la cause. Nous avons constatĂ© que certains de nos clients exposaient accidentellement des URL internes sensibles par mĂ©connaissance de la signification des implications d’un ‘partage sĂ©curisĂ©’ ».

3 Systèmes multi-agents : des partages indésirables de données 

Les systèmes multi-agents sont très prometteurs pour l’entreprise, mais l’interaction et le partage de donnĂ©es entre agents IA prĂ©sentent des risques liĂ©s Ă  la sĂ©curitĂ©, Ă  la confidentialitĂ© et peuvent dĂ©boucher sur des consĂ©quences imprĂ©vues, explique Reena Richtermeyer de CM Law. « Ces risques dĂ©coulent de la capacitĂ© de l’IA Ă  accĂ©der Ă  de vastes volumes de donnĂ©es, de son autonomie et de la complexitĂ© Ă  gouverner des systèmes d’IA multi-agents », explique-t-elle.

Par exemple, les agents d’IA peuvent accĂ©der Ă  des informations sensibles, parfois soumises Ă  des contrats ou Ă  une rĂ©glementation stricte, et les traiter. Ce qui peut entraĂ®ner une utilisation ou une divulgation de ces informations et, potentiellement, engager la responsabilitĂ© de l’organisation, reprend l’avocate.

« Dès qu’une configuration multi-agents est mise en place, un risque de coordination s’installe », renchĂ©rit Wyatt Mayham de Northwest AI. « Un agent pourrait Ă©tendre la portĂ©e d’une tâche d’une manière imprĂ©vue, qu’un autre agent n’a pas Ă©tĂ© formĂ© Ă  gĂ©rer. Sans sandboxing, cela peut entraĂ®ner un comportement imprĂ©visible du système, surtout si les agents ingèrent de nouvelles donnĂ©es issues d’un fonctionnement en production.»

Car les agents collaborent souvent avec d’autres agents pour effectuer des tâches, ce qui engendre des chaĂ®nes de communication et de prise de dĂ©cision complexes, explique Sean Joyce de PwC. « Ces interactions peuvent propager des donnĂ©es sensibles de manière imprĂ©vue, crĂ©ant des risques de conformitĂ© et de sĂ©curitĂ© », prĂ©cise-t-il. Par exemple, un agent du service client rĂ©sume les informations de compte pour un agent interne chargĂ© de l’analyse de la rĂ©tention client. Ce second agent stocke les donnĂ©es dans un emplacement non protĂ©gĂ© pour une utilisation ultĂ©rieure, violant ainsi les politiques internes de gestion des donnĂ©es.

4 IntĂ©gration de tiers : les risques de la supply chain logicielle de l’IA

Les agents peuvent Ă©galement intĂ©grer et partager des donnĂ©es avec les applications de partenaires via des API. Un dĂ©fi supplĂ©mentaire pour les RSSI, car l’intĂ©gration avec des services et des fournisseurs multiples et variĂ©s peut augmenter les risques et introduire de nouvelles vulnĂ©rabilitĂ©s.

L’IA agentique s’appuie fortement sur les API et les intĂ©grations externes, note Pablo Riboldi (BairesDev). « Plus un agent accède Ă  des systèmes divers, plus son comportement devient complexe et imprĂ©visible, ajoute-t-il. Ce scĂ©nario introduit des risques sur la supply chain logicielle, car une vulnĂ©rabilitĂ© dans un service tiers pourrait ĂŞtre exploitĂ©e ou dĂ©clenchĂ©e par inadvertance via des interactions agentiques sur diffĂ©rentes plateformes. »

De nombreux agents lancĂ©s en phase pilote ou en expĂ©rimentation s’appuient sur des API fragiles ou non documentĂ©es, ou sur l’automatisation des navigateurs, explique Wyatt Mayham (Northwest AI). « Nous avons constatĂ© des cas oĂą des agents divulguent des jetons via des intĂ©grations mal dĂ©finies, ou exfiltrent des donnĂ©es via des chaĂ®nes de plugins non anticipĂ©es. Plus la stack de fournisseurs est fragmentĂ©e, plus la surface d’exposition Ă  ce type de problème est grande », ajoute-t-il.

« Chaque point d’intĂ©gration Ă©largit la surface d’attaque et peut introduire des vulnĂ©rabilitĂ©s dans la supply chain, abonde Sean Joyce (PwC). Par exemple, un agent d’IA s’intègre Ă  une plateforme RH d’un fournisseur pour automatiser l’onboarding des salariĂ©s. Or, l’API de ce fournisseur prĂ©sente une vulnĂ©rabilitĂ© connue, un attaquant peut alors l’exploiter pour s’offrir un accès aux systèmes RH internes par dĂ©placement latĂ©ral. »

De nombreux outils agentiques s’appuient sur des bibliothèques et des frameworks d’orchestration Open Source, qui peuvent receler des vulnĂ©rabilitĂ©s inconnues des Ă©quipes de sĂ©curitĂ©, ajoute encore Sean Joyce.

5 Les attaques multi-étapes brouillent la frontière entre erreur et exploit

Les systèmes agentiques recèlent Ă©galement un potentiel pour mener des attaques multi-Ă©tapes et trouver de nouveaux moyens d’accĂ©der Ă  des systèmes de donnĂ©es Ă  accès restreints en Ă©chappant Ă  la dĂ©tection des outils de sĂ©curitĂ©.

« Ă€ mesure que les systèmes agentiques gagnent en sophistication, ils peuvent dĂ©velopper ou apprendre par inadvertance des comportements sophistiquĂ©s qui imitent les attaques multi-Ă©tapes, explique Pablo Riboldi. Pire encore, ils peuvent involontairement dĂ©couvrir des moyens de contourner les mĂ©thodes de dĂ©tection traditionnelles, non pas parce qu’ils sont malveillants, mais parce que leur comportement, axĂ© sur l’atteinte d’objectifs, encourage l’Ă©vasion. » Ce qui brouille la frontière entre erreur et exploit, explique le RSSI. Et complique la tâche des Ă©quipes de sĂ©curitĂ© pour dĂ©terminer si un incident est issu d’une attaque, s’il s’agit d’un comportement Ă©mergent, ou les deux.

Ce type de risque « est moins thĂ©orique qu’il n’y paraĂ®t », reconnaĂ®t Wyatt Mayham. Lors de tests en laboratoire, nous avons vu des agents solliciter des chaines d’outils de manière inattendue, non pas de manière malveillante, mais plutĂ´t crĂ©ative. Imaginez maintenant que cette mĂŞme capacitĂ© de raisonnement soit exploitĂ©e pour sonder des systèmes, tester des terminaux et Ă©viter les outils de dĂ©tection basĂ©s sur des schĂ©mas prĂ©dĂ©finis. »

Comme l’IA agentique peut apprendre des feedbacks qu’elle reçoit, elle pourrait modifier son comportement pour Ă©viter de dĂ©clencher les systèmes de dĂ©tection, intentionnellement ou non, souligne Sean Joyce. « Cela reprĂ©sente un sĂ©rieux dĂ©fi pour les outils traditionnels de dĂ©tection et de rĂ©ponse aux incidents basĂ©s sur des règles », dit-il. Un agent pourrait dĂ©terminer que certaines actions dĂ©clenchent des alertes sur telle plateforme de dĂ©tection des menaces sur les endpoints et ajuster sa mĂ©thode pour rester sous les radars, de la mĂŞme manière qu’un logiciel malveillant s’adapte aux analyses antivirus.

A nouveau paradigme, nouveaux modèles de défense

L’IA agentique est un modèle très attractif pour les entreprises, affirme Sean Joyce (PwC), mais aussi un dĂ©fi en matière de cybersĂ©curitĂ©. « Son autonomie, son adaptabilitĂ© et son interconnectivitĂ© en font Ă  la fois un multiplicateur de productivitĂ© et un vecteur d’attaque potentiel, rĂ©sume-t-il. Pour les RSSI, les modèles de sĂ©curitĂ© traditionnels ne suffisent plus. »

Selon lui, une stratĂ©gie de dĂ©fense robuste de l’IA agentique doit inclure les fondamentaux suivants :
– ObservabilitĂ© et tĂ©lĂ©mĂ©trie en temps rĂ©el ;
– Politiques de gouvernance rigoureuses ;
– Pratiques de dĂ©veloppement sĂ©curisĂ©es by-design ;
– Coordination entre les Ă©quipes de sĂ©curitĂ©, la DSI, le dĂ©partement data et la conformitĂ©

« En adoptant une approche de sĂ©curitĂ© proactive et multicouche et en intĂ©grant la gouvernance d’emblĂ©e, les organisations peuvent tirer parti des promesses de l’IA agentique tout en minimisant les risques qu’elle comporte », assure Sean Joyce.

Author

Bob Violino CSO adapte par Reynald Flechaux